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mouvements sociaux

Indispensable limitation de la richesse

Un membre du Collectif Stop the rich, organisateur de la « Parade pour la limitation de l’extrême richesse », nous parle de cette initiative originale surgie en 2025 dans le paysage politico-social belge. Les motivations de l’action, sa mise en route et ses difficultés, de même que les suites projetées : il nous dit tout.

Légende. Le Collectif Stop The Rich, organisateur de la Parade pour l’éradication de l’extrême richesse, compte poursuivre dans la voie démarrée le 29 juin 2025. (Photo : Collectif Stop The Rich)
Légende. Le Collectif Stop The Rich, organisateur de la Parade pour l’éradication de l’extrême richesse, compte poursuivre dans la voie démarrée le 29 juin 2025. (Photo : Collectif Stop The Rich)

En juin 2025, la démarche a capté notre attention par le biais d’une affichette apposée dans un cinéma du centre-ville. Une démarche pour le moins originale, entreprise par le Collectif Stop the rich proposant une « Parade pour l’éradication de l’ultra-richesse ». Pointer les responsabilités des détenteurs de richesse dans le maintien et l’aggravation des inégalités sociales, et le faire sur le pas de leur porte, cela peut sembler une démarche politique évidente… Pourtant, excepté le « Tour de l’Empire » en 2024 (lire l’encadré) – des visites guidées syndicales du quartier du Prince d’Orange – le public n’est jamais invité à manifester dans ce quartier bien connu, où sont concentrés certains des ménages les plus fortunés de la capitale belge.

Dans le débat public, nous entendons souvent parler – à raison – de la nécessaire lutte contre la pauvreté ; bizarrement beaucoup moins de la limitation des richesses, son indéniable corollaire. La seconde proposition peut pourtant, c’est une évidence, apporter les moyens nécessaires pour réaliser la première… Outre le fait d’attirer l’attention sur les conséquences pour notre société de la concentration des richesses, l’action du Collectif Stop the rich affiche pour but premier l’initiation du débat public qui s’impose en ces jours sombres : jusqu’où supporter l’indécence ? Au-delà de quel seuil ne doit-il plus être possible d’accumuler de la richesse ? Comment organiser la répartition ?

Désireux d’en savoir plus sur les organisateurs de cette parade tenue le 29 juin 2025, nous avons rencontré Sacha Konings, membre du Collectif Stop the rich, quelques semaines après l’action. Puisque les thématiques évoquées lors de la parade dans le quartier du Prince d’Orange sont résumées par ailleurs (lire Charivari sur le terrain des ultra-riches), nous évoquerons principalement ensemble les motivations et modalités pratiques de l’action, tout en abordant les projets de ce groupe encore jeune.

Légende. « Pour l’instauration collective d’une richesse maximale autorisée » est le but principal des actions de Collectif Stop The Rich. Une manière également d’évacuer les accusations de stigmatisation excessive, en soulignant la visée globale d’un nécessaire débat de société. (Photo :Collectif Stop The Rich)
Légende. « Pour l’instauration collective d’une richesse maximale autorisée » est le but principal des actions de Collectif Stop The Rich. Une manière également d’évacuer les accusations de stigmatisation excessive, en soulignant la visée globale d’un nécessaire débat de société. (Photo :Collectif Stop The Rich)

Ensemble ! Pourriez-vous décrire les prémices de cette parade ? Quelles étaient vos motivations ?

Sacha Konings : En partant de ma situation personnelle, je pense pouvoir rejoindre des préoccupations partagées au sein du Collectif, dont des membres ont participé au Réseau ADES, à TTIP Game Over ou à Code Rouge (1), ce type d’initiatives récentes dans lesquelles prennent place de nombreuses réflexions en termes de stratégie politique… Personnellement, depuis une quinzaine d’années, j’évolue dans des luttes écologiques et sociales, dont des projets avec des personnes sans-papiers. Sur un long terme ça peut s’avérer difficile, c’est inévitable, il faut parfois faire face au découragement car on butte au cours du temps sur des obstacles identiques : rien ne change, on se fatigue, et tous les problèmes pointés se poursuivent, et même s’aggravent… Puis, un jour, on prend conscience de nos tentatives, sans relâche, de tout guérir sur le terrain alors que les causes des situations vécues, elles, elles viennent du haut ! Car il y a bien entendu des moyens pour régler les problèmes sociaux, si toutefois on va les chercher là où ils sont.

Plus précisément pour la Parade, le déclic a eu lieu lors de discussions avec un collectif allemand qui organise, le premier mai, ce type de manifestations dans les quartiers riches. C’est réalisé avec des interventions ludiques, artistiques… Le focus sur les ultra-riches et les destructions sociales, couplé à des situations personnelles, ont donc aboutit à des réflexions sur la création d’un collectif de lutte contre les ultra-riches. Si la parade était là dès le début, comme élément constituant, ce n’est pas la seule initiative envisagée. Notre objectif est d’être visible, d’essayer d’influencer les politiques, et d’imposer ce débat social fondamental : la nécessité de stopper l’extrême richesse et ses ravages. L’idée est donc avant tout de débattre, de tout faire ensemble pour effacer ce danger.

Élément à signaler : nous sommes partis sur le fait de tout réaliser de manière totalement légale. Nous sommes, bien entendu, tout à fait dans notre droit de revendiquer cette limitation, voilà une revendication légitime en démocratie ! Et nous avons totalement le droit d’aller nous balader par là-bas… Tout le monde peut participer, rien d’illégal, mais nous voulons porter le plus largement possible un message fort et très clair.

Malgré ces critères d’action, il n’est apparemment pas si simple d’aller s’exprimer en groupe dans ce quartier de la commune d’Uccle.

Comme c’est nécessaire lorsqu’on marche en groupe en Belgique, nous avons officiellement entré une demande d’autorisation, six mois à l’avance. Déposer la demande si tôt, je ne suis pas certain que ça arrive souvent, alors pour nous « récompenser », ils nous ont en fait mis la pression tout le long du processus. Le bourgmestre Boris Dilliès, du Mouvement réformateur (MR), s’est emparé personnellement du sujet, nous avons appris par la suite qu’il avait agi de même avec les jeunes FGTB (Fédération générale du travail de Belgique) en 2024, lors des visites dans le quartier. Tout de suite, nous avons eu un rendez-vous, très cordial, durant lequel le discours semblait indiquer qu’on n’allait pas nous empêcher d’organiser la parade, malgré des réticences sur le message : « Qu’est-ce que vous voulez dire ? Pourquoi cette stigmatisation ? »

Le bourgmestre ramenait tout à « la loi dit que ». Au début, il évoquait par exemple la nécessité de « respecter le code de la route », on ne comprenait pas très bien où il voulait en venir… La volonté était en fait de nous faire marcher sur le trottoir ! Hum… « Vous avez le droit de vous exprimer, mais il faut le faire sans haine… » Bien évidemment, nous n’avons jamais voulu promouvoir la haine, mais surtout pointer des réalités globales. Interdiction, également, qu’un auto-collant soit visible. Nous en avions imprimé, une manière de faire vivre nos discours, d’envoyer le public vers notre site… Impossible. Les autorités communales ont essayé de jouer sur tout pour nous dissuader. S’ils ne voulaient pas interdire, ils tentaient de nous pousser à abandonner le projet. Nous avons bien compris qu’ils ne désirent en fait simplement pas qu’on vienne devant ces habitants questionner leur mode de vie…

Nous avons eu l’impression que le bourgmestre se sentait obligé de réagir, publiquement, pour que cet électorat du quartier croie en lui, pense qu’il « les protège ». Nous avons respecté toutes les « consignes » et avons fourni des craies, que les gens puissent s’exprimer sur le parcours sans dommage… Et au final, le plus fou : on a reçu un avis de sanction administrative communale (SAC) de 300 euros pour les inscriptions à la craie ! Au premier coup de pluie c’est parti, hé bien non, à Uccle pointer les réalités liées aux ultra-riches à la craie, ça vaut une amende. C’est idiot, ça risque juste d’attirer l’attention sur nos messages, si par exemple nous lançons une récolte de fonds pour cette amende…. Nous avons bien entendu des images de ces inscriptions à diffuser.

Nous devions également « faire attention », et ne pas citer de noms d’habitants, au risque d’être tenus responsables de ce qui leur arriverait dans le futur… Pour nous ce n’est pas très grave, les messages sont passés, c’est le principal. Nous avons par exemple parlé de l’asbeste, autre nom de l’amiante, et des milliers de victimes de l’entreprise industrielle qui a exploité massivement ce minéral mortel pour les humains. Le message tenait dans le fait qu’une famille s’est enrichie en vendant sciemment un produit mortel, sans aucun scrupule. Notre but est de dénoncer des réalités globales et, s’il y a évidemment des personnes derrière ces phénomènes d’ultra-riches (2), nous voulons avant tout pointer les processus. C’est en effet notre société qui accepte cette réalité de l’ultra-richesse, et accepte l’enrichissement par l’exploitation des individus. Puisqu’on connaît les responsables de l’accaparement des moyens, attaquons donc cet accaparement, en fixant une limite. C’est la raison d’être première du collectif.

Comment fixer cette limite ?

Nous voyons notre rôle avant tout dans la création du débat de société qui s’impose. Même chez nous, en interne, les visions peuvent diverger, certains donnaient des sommes assez basses, d’autres tapaient très haut pour essayer de permettre un consensus plus important dans la société… En dernier recours, nous étions cependant d’accord sur le fait que posséder plus d’un million d’euros n’a aucun sens justifiable. La richesse est un concept difficile à définir, dont les limites du trop peuvent varier pour chacun, mais au niveau le plus intense du débat il faudrait qu’un maximum soit d’accord sur une limite, sur le fait que : « Là, c’est trop ! ». Dans la situation actuelle, avec les niveaux de richesse observables, 95 % des individus pourraient accroître leur « richesse », si 5 % diminuaient la leur ! Après un large débat de société, nous voudrions arriver à un plafond, approuvé par une majorité.

Cette question de la richesse touche absolument à tout. Par exemple, si on est amoureux d’une personne sans-papier, elle ne pourra pas venir en Belgique si on ne gagne pas plus d’une certaine somme mensuelle. C’est fou de penser à ça, les pauvres n’ont pas le droit de tomber amoureux comme les riches. Ça nous semble dingue ! Autre exemple, dernièrement les frais pour demander la nationalité belge sont passé de 150 à 1.000 euros. Nous évoluons donc ouvertement dans une société où les riches ont le droit d’être, pas les autres. Voilà ce qu’il va falloir casser, car moralement ce sont les riches qui n’ont pas le droit d’être là : ils accaparent les richesses et les moyens pour que tout le monde puisse vivre décemment. Ce sont des évidences, mais les responsables politiques ne parlent pas de ça, et certainement pas dans le nouveau gouvernement.

L’existence des ultra-riches a également des conséquences écologiques désastreuses. Quand les politiques parlent d’écologie, par exemple, ils parlent de « marché de carbone », d’achat de « droit à polluer », des manières d’imposer des voitures électriques, pour lesquelles ils veulent à présent installer de nouvelles centrales nucléaires… Voilà leur débat écologique. Rien à voir avec l’écologie ! L’écologie c’est la décroissance et le partage des richesses, voilà ce que nous voulions amener dans le quartier du Prince d’Orange. Des travaux scientifiques nombreux se penchent sur le sujet, citons le Limitarisme, ou encore le « modèle du Donut », défendu notamment par l’Organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam. (lire l’encadré sur ces deux notions) Avec le Donut, par exemple, deux cercles représentent pour l’un (NDLR : le cercle intérieur du donut) le plancher de revenus sous lequel on ne peut descendre sous peine de créer de la pauvreté, et pour l’autre (NDLR : l’extérieur du donut) le plafond au-delà duquel c’est le chaos social et environnemental. À l’intérieur du donut, au milieu de ces critères, il s’agit simplement d’assurer une vie un minimum décente à chacune et chacun. Rien de révolutionnaire !

Il nous semble simplement nécessaire de décrire une base, par un revenu décent lié à la sécurité d’existence. Nous défendons la sécurité sociale, la santé, l’éducation, l’environnement, tout ce pour quoi nous nous battons depuis toujours. Ici, nous ajoutons cette idée de limite supérieure : il faut absolument fixer un seuil de « richesse maximale autorisée ».

Basée sur les travaux de l’économiste Kate Raworth(Lire l’encadré p. XXX), cette vision du Donut montre un double cercle : un cercle intérieur nommé « Plancher social », au-dessus duquel les besoins fondamentaux sont remplis, le cercle extérieur est nommé « Plafond environnemental », au-delà duquel nous trouvons par exemple l’appauvrissement de la biodiversité et le changement climatique… Entre les deux, nous trouvons l’espace sûr et juste pour l’humanité.
Basée sur les travaux de l’économiste Kate Raworth(Lire l’encadré p. XXX), cette vision du Donut montre un double cercle : un cercle intérieur nommé « Plancher social », au-dessus duquel les besoins fondamentaux sont remplis, le cercle extérieur est nommé « Plafond environnemental », au-delà duquel nous trouvons par exemple l’appauvrissement de la biodiversité et le changement climatique… Entre les deux, nous trouvons l’espace sûr et juste pour l’humanité.

Quelles ont été les réactions dans le quartier lors de vos discours ?

Dans les semaines précédant la Parade, nous avons vu surgir sur les réseaux d’extrême-droite des dénonciations de notre action, nous qualifiant par exemple de « Khmers verts ». Nous serions également jaloux, nous sommes bien entendu des profiteurs, n’avons jamais travaillé, etc. La rhétorique habituelle. C’est important de le rappeler : en Belgique, puisqu’il n’y a pas de parti structuré du côté francophone, ces groupuscules d’extrême-droite sur internet représentent également l’électorat du MR. Nous avons également reçu des messages, provenant uniquement d’hommes – ça m’a marqué – disant « Allez travailler, laissez tranquilles ceux qui ont réussi, ont le droit de réussir », ce genre de discours. Même au sein du collectif, certains ne s’attendaient pas à toute cette violence et ces insultes, ils désirent simplement du changement et créer un débat public !

Dans le quartier, nous avons rencontré des personnes dénonçant une démarche stigmatisante, certains pensaient que ça allait faire venir les voleurs chez eux… Une voiture nous a suivi un temps, puis lors de son départ nous avons entendu crier « Grand Israël ! ». La Parade n’avait pourtant absolument rien à voir avec une quelconque revendication sur la Palestine. Je me souviens d’une dame occupée à tailler sa haie, elle s’exclame « Mais je ne comprends pas, on a travaillé toute notre vie pour avoir ce qu’on a, on n’est pas si riche que ça. » Elle sort d’une immense villa, elle devrait connaître son état de richesse en regard de la plupart des habitants de Bruxelles, mais non elle ne comprend pas. Nous étions cordiaux, rappelions inlassablement notre volonté d’ouvrir un débat, de manière claire et indispensable, mais le plus large possible, et rappeler également qu’il s’agit moins de questions individuelles que d’attaquer un problème global.

Par contre, et il faut bien entendu également le signaler, nous avons parlé avec des gens du quartier dont les discours étaient variés. Des habitants évoquaient avoir également leurs problèmes, « On comprend bien le problème de l’ultra-richesse, on ne se sent pas du tout stigmatisé… » Certains étaient carrément contents qu’on soit venus ! Un habitant m’a avoué avoir fait des actions contre les SUV (Sport utility vehicle), des véhicules hyper-imposants et polluants présents en grand nombre dans le quartier. Leurs propriétaires ont peut-être dû imaginer que de dangereux gauchistes avaient mené une expédition jusqu’au Prince d’Orange ! Lui était content que « Ça bouge enfin ». Ce qui est certain, c’est que nous étions dans un quartier absolument pas coutumier des défilés ou manifestations.

Plusieurs pancartes brandies durant la parade évoquaient ironiquement les « profiteurs ». Dans les discours politiques, il s’agit en général des chômeurs, ou des bénéficiaires d’allocations sociales. Ça semble fou, ces gens sont forcés de vivre avec très peu…

En effet, la logique du langage devrait désigner comme profiteurs ceux qui ont beaucoup, mais ces renversements sont possibles car derrière l’ultra-richesse se dresse également une question culturelle. Puisqu’on accepte pour certains un enrichissement à l’infini, ceux du dessous doivent se battre pour gagner un peu, pouvoir survivre, car rien n’est sûr pour eux. C’est totalement absurde, car c’est la course, le règne du chacun pour soi, et culturellement la peur mène la danse… Dans cette vision culturelle dominante, il semble en effet y avoir place pour désigner des pauvres comme profiteurs.

Au cœur de notre organisation sociale, c’est un fait, nous trouvons la peur. Certaines personnes, j’en connais, possèdent une maison… Hé bien ils en ont acheté une autre, « au cas où ». Ils ont peur. C’est ridicule, de quoi ont-ils peur ? Tout le nécessaire à leur bien-être est là… Les créateurs de cette peur, ce sont les ultra-riches qui tirent la société vers cette course. Ils imposent un modèle où il faut toujours avoir plus, gagner plus, un mode de vie marqué par l’inutile, ou carrément le néfaste. Ça tétanise tout, les gens passent par des burn-out, se mettent à la méditation, font des projets de mises en forme, voient des coachs, mais tout ça est absurde : ce sont des tentatives d’aller bien dans un cadre complètement fou.

Quelles suites envisagez-vous pour vos actions ?

Lors de nos réunions, les discussions partent un peu dans tous les sens. Toujours dans ce but d’imposer et alimenter l’indispensable débat de société sur la limitation, nous évoquons des idées ludiques tels que des micro-trottoirs ou la réalisation d’un documentaire humoristique. Tout est bon à prendre pour casser le discours ultradominant de la droite et de l’extrême-droite. Nous pourrions filmer les riches pour ajouter ensuite des voix sur les images, comme ça a pu être fait sur d’autres sujets, en projetant ce que les personnages sont occupés à dire sur leur mode de vie… Nous pourrions aller dans des golfs, à Knokke, dans des fêtes mondaines, etc. (3). Ce débat peut avancer de différentes manières.

Avec Olivier De Schutter (lire son interview), nous avons évoqué l’idée d’organiser une grande conférence, comme il y en a sur l’extrême-pauvreté, mais sur l’ultra-richesse : le premier jour pourrait êtreassuré par des témoignages de personnes précaires sur leur quotidien, avec comme prisme les liens des ultra-riches avec leurs souffrances, une seconde journée de réflexion viendrait ensuite au sujet des initiatives à mettre en place. Avec pour fond une discussion sur « Où cela doit-il s’arrêter ? À quel niveau d’indécence ? » Il serait possible d’inviter les instances de l’Organisation des Nations Unies (ONU), des Organisations non gouvernementales (ONG) internationales, des représentants politiques, etc., qui prendraient la parole aux côtés des gens concernés par la violence des ultra-riches. Le Forum wallon de lutte contre la pauvreté existe, en parallèle nous pourrions mettre en place le Forum de lutte contre l’ultra-richesse. Les syndicats, les mutuelles, les associations sociales pourraient y prendre part, aborder leurs axes de travail sous l’angle de l’ultra-richesse.

Sinon, nous avons envie de relancer une parade dans un autre quartier de Belgique. Des militantes de Gand étaientprésentes à Uccle, du Collectif Te Duur ( NDLR : Trop cher ), qui lutte pour le droit au logement, elles proposaient d’en organiser une à Sint MaartensLatem, une des communes les plus riches de Belgique. Nous pourrions également aller àLasne, à Knokke ou àLoverval, faire un tour du domaine de feu Albert Frère. Les symboles de l’extrême-richesse ne manquent pas en Belgique. Pour le reste, nous sommes ouverts à toute initiative qui participerait à l’ouverture de ce nécessaire débat, et à cette demande d’imposer un plafond à la richesse. D’un point de vue stratégique, nous sommes voués à nous élargir, écrivez-le : bienvenue ! Si des gens ont des idées dans ce cadre de pensée, ils peuvent nous contacter, nous pourrions devenir une sorte de plateforme, pour un maximum d’initiatives.

Quelque chose à ajouter pour terminer ?

Spontanément, je pense à la question de la violence. Certains veulent nous faire passer pour violents, or nous avons tout fait dans les règles, tout ! Par ailleurs, avec le principe de la parade, tout est fait dans une ambiance de rigolade, en musique. En face, aucun argument n’est disponible, en fait, pour nous disqualifier, à part en dernier recours signaler que notre message n’est « pas bon ». Ça démontre simplement la pertinence de l’action et du prisme choisi. Ce qui se joue, dans ce contexte, est simplement qu’on leur renvoie leur violence au visage. Notre action devrait d’office être jugée non-violente, mais semble-t-il pour la droite réactionnaire, simplement affirmer que les ultra-riches sont trop riches, c’est violent. Exploiter des gens partout dans le monde, parfois en les tuant, polluer des régions entières, tout cela ne représente pour eux pas de la violence, simplement les « réalités du Marché ». C’est de l’économie avec ses « effets secondaires ». Le travail est énorme pour fixer des termes rationnels au débat politique et social.

Théorie du Donut et Limitarisme

De nombreux travaux contemporains se penchent sur la nécessité de limiter la richesse, et sur les dangers de continuer à prôner le sur-productivisme. Le premier exemple, cité ici par le Collectif Stop the rich, est notamment décrit par l’Organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam. « Le Donut nous dit qu’un autre chemin est possible et que c’est donc une question de choix politiques », affirme l’association sur son site (1). Basée sur les travaux de l’économiste Kate Raworth (2), cette vision du Donut montre un double cercle : un cercle intérieur nommé « Plancher social », au-dessus duquel les besoins fondamentaux sont remplis, l’eau et la nourriture bien entendu, mais aussi l’égalité des sexes, l’équité sociale, la santé, l’éducation… Le cercle extérieur est nommé « Plafond environnemental », au-delà duquel nous trouvons par exemple l’appauvrissement de la biodiversité, l’utilisation excessive de l’eau douce, le changement climatique… Bref, le chaos pour l’humanité. On ne peut sortir du cercle intérieur, car là se trouvent les personnes dont les besoins ne sont pas remplis, ni du cercle extérieur, où les moyens déployés sont nocifs. Entre les deux, dans la « matière du donut », c’est l’espace sûr et juste pour l’humanité. Il y a une certaine épaisseur, certains ont plus et d’autres moins, mais tout le monde mange à sa faim, pour prendre un exemple évident. Voilà un modèle de vision sociale propice à justifier largement l’instauration d’une limite à la richesse.

Le Limitarisme, lui, est développé par la philosophe belgo-hollandaise Ingrid Robeyns. Avec cette notion, elle ne prône pas un égalitarisme total – elle peut même justifier certaines visions méritocratiques – mais affirme cependant l’illégitimité de l’extrême richesse. Il est impossible de répondre aux besoins de tous les êtres humains dans un monde dominé par l’extrême richesse ; les sociétés devraient donc offrir à tous les individus une véritable égalité des chances. Pour y arriver, les politiques sociales et économiques devront bien entendu être radicalement différentes de ce que nous observons aujourd’hui, mais l’essayiste promeut également un « changement culturel », dans lequel l’accumulation de richesse ne soit pas présentée comme un but à atteindre, un sens à l’existence. Elle défend une politique fiscale d’imposition à 100 % sur la fortune et le revenu, au-delà d’un certain seuil. « Il devrait y avoir un plafond au patrimoine personnel. Cette limite n’est pas à chercher aux alentours du milliard. Nous devrions plutôt envisager un montant de l’ordre de dix millions d’euros » (3). Le débat est ouvert.

(1) « La théorie du donut, une nouvelle économie est possible », Oxfam France, 7 décembre 2020.

(2) Kate Raworth a travaillé onze ans dans la section britannique de l’ONG Oxfam, elle se consacre aux défis sociaux et environnementaux contemporains. Elle développe cette théorie dans « La Théorie du Donut, l’économie de demain en sept principes », éditions Plon, 2018.

(3) « Ingrid Robeyns : « Nous devons créer un monde dans lequel personne n’est super riche » », citée par Dominique Berns, Le Soir, 4 novembre 2024. L’ouvrage « Limitarisme. Plaidoyer contre l’extrême richesse », paru en 2024, est disponible en anglais et en néerlandais.

(1) Le réseau ADES regroupe des personnes convaincues qu’il est urgent de s’organiser et de tisser des solidarités pour transformer radicalement la société vers plus de justice sociale et écologique, www.reseauades.net. TTIP Game Over désigne un mouvement de lutte contre les traités commerciaux de l’Union Européenne, et Code Rouge est un mouvement de désobéissance civile écologique créé par des activistes, soutenu par différentes organisations et groupes d’actions, www.code-rouge.be

(2) Un site internet suit de près l’évolution des grandes fortunes en Belgique. Il y a moyen de s’inscrire pour recevoir les notifications des nouvelles publications.
www.lesgrandesfortunes.be

(3) Ce projet du collectif Stop the rich ramène à notre mémoire le jubilatoire court métrage de Pierre Falardeau, Le temps des bouffons, où il commente à sa manière les images montrant un repas des élites québécoises en 1985, lors du gala célébrant le deux-centième anniversaire du « Beaver Club », fondé par la Compagnie du Nord-Ouest, des marchands engagés dans la traite des fourrures. Six cents personnalités y font bombance, déguisés en costume d’époque. « Le temps des bouffons », Pierre Falardeau, Québec, 1993. Disponible en ligne.

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